Le futur qui n’a pas eu lieu
Le fantome de l’Empire
Peut-être est-ce une projection extérieure de l’attitude peu joyeuse envers les fêtes de fin d’année dont j’ai fait montre au cours du dernier article du The Archdruid Report, mais il me semble que cette année les célébrations du Nouvel An étaient un peu plus mesurées que d’habitude, et peut-être même un peu plus que cela. La plupart des gens que je connais ont choisi de rester à la maison la dernière nuit de 2007 et si la plupart d’entre eux disaient prévoir une sorte de célébration plus ou moins festive de l’arrivée de la nouvelle année, je suppose que la plupart d’entre eux firent plus ou moins l’équivalent de se cacher sous leur lit. Un ami m’a même envoyé un e-mail où il espérait que 2008 serait moins détestable que 2007.
Le début de l’année a également répondu aux attentes ; les nouvelles du premier jour ouvrable de 2008 ne sont pas précisément encourageantes. Tandis que j’écris ces mots, la bourse américaine fait de son mieux pour démontrer la véracité des théories de Newton en tombant comme une pierre à l’annonce d’une baisse inattendue de la production industrielle américaine. Le prix de l’or a atteint un nouveau record et le pétrole est de retour au dessus de 97$ le baril ; un quart des emprunteurs « subprime » sont maintenant plus ou moins engagé dans un processus de saisie et les taux de défaut dans les autres sections du marché du crédit immobilier, sans parler de celui des prêts à la consommation ou des crédits automobiles, montent régulièrement.
Mon histoire favorite est, à ce jour, celle d’une entreprise immobilière australienne qui a acheté pas moins de 700 centres commerciaux américains – il est difficile d’imaginer un meilleur exemple d’excès spéculatif que celui-là – en utilisant des fonds venant du marché du papier commercial. Ils doivent repayer 3.4 milliards de dollars le 15 février et leurs chances de trouver quelqu’un pour refinancer ces emprunts sont désormais proches de celles de la proverbiale boule de neige dans l’arrière court de Belzébuth. C’est donc la compagnie toute entière qui est à vendre. J’imagine qu’aucun de mes lecteurs a pour ambition de posséder 700 centres commerciaux, mais si j’ai tort, c’est la chance de votre vie.
Tout ceci, pour des raisons qui vont au delà de l’évidence, fait un excellent arrière-fond pour le sujet de l’article d’aujourd’hui. Mes lecteurs réguliers se rappelleront que la semaine dernière j’ai introduit le redoutable Oswald Spengler, dont la théorie du déclin et de la chute de la culture occidentale a reçu tant d’attention entre les deux guerres mondiales et a été rejeté avec tant de condescendance depuis. Spengler pensait que les possibilités culturelles de la société occidentale avait atteint le point où son rendement commençait à décroître autour du début du dix-neuvième siècle et s’étaient totalement épuisées à l’aube du vingtième. L’occident était, selon lui, promis au même destin que toutes les autres grandes cultures : la fossilisation de ses formes culturelles et l’émergence d’un empire gargantuesque basé sur la force brute.
Il était loin d’être le seul à voir le futur en ces termes. Tous ne portaient pas un jugement aussi négatif et un de ceux qui voyaient les avantages de l’empire avait beaucoup plus d’influence que Spengler n’en a jamais eu. C’était Arnold Toynbee dont les idées sont apparus sur ce blog plus d’une fois. Toynbee n’était un partisan aveugle de l’empire et une grande partie de son A Study of History se concentre sur la manière dont les empires se détruisent inévitablement eux-mêmes . Comme Spengler, néanmoins, il pensait que les sociétés passent par des étapes prévisibles au cours de leur cycle de vie. ; comme Spengler, il voyait l’avènement d’un état mondial comme la prochaine étape dans l’histoire du monde occidentale ; contrairement à Spengler il était en position d’aider à sa réalisation. Toynbee a passé l’essentiel de sa vie active à la tête du Royal Institute for International Affairs (RIIA) et a publié A Study of History sous ses auspice. Le RIIA est l’équivalent britannique du Council on Foreign Relations (CFR), une association influente de politiciens et d’hommes d’affaire qui a joué les croquemitaines pour la scène conspirationniste américaine depuis des décennies. Les deux organisations ont émergé juste après la première guerre mondiale du même réseau d’intérêt et Toynbee était l’historien favori des deux. ; au début de la seconde guerre mondiale, par exemple, les notes que Spengler avait prise en vue de l’écriture de A Study of History étaient gardés au quartier général du CFR à New York. Ce qui rend ceci pertinent est que le travail de Toynbee a servi de base aux politiques publiques des Etats- Unis et de la Grande-Bretagne depuis les années 20. La pensée dominante dans ces deux pays a embrassé point pour point tout ce que Toynbee pensait bon pour les empires et rejeté tout ce qu’il considérait mauvais. Selon Toynbee, par exemple, quand un pouvoir impérial a une frontière avec une société plus pauvre et moins avancée, c’est une erreur fatale de permettre à cette frontière de dégénérer en une barrière. Dans tous les cas historiques cela a engendré une lutte que la puissance impériale ne peut que perdre. La politique américaine consistant à maintenir une frontière ouverte avec le Mexique en face d’une immigration de masse qui a vu quelque chose comme un dixième de la population mexicaine franchir le Rio Grande est difficile à comprendre, sauf si elle était rendue nécessaire par des considérations supérieures ; Toynbee peut avoir été la source de ces considérations.
Rien de tout cela n’était secret. N’importe qui avec un accès à Internet ou une bibliothèque décente peut obtenir la liste des membres du CFR, demander une copie de études du CFR et s’abonner à Foreign Affairs, le journal publié par le CFR dans lequel les questions de politiques publiques sont débattues longtemps avant qu’elles apparaissent dans la politique et les médias. L’ironie, et elle n’est pas mince, est que les théoriciens du complot auraient pu obtenir plein de munitions dans Toynbee, ou d’ailleurs dans les pages de Foreign Affairs, s’ils avaient daigné faire un minimum de recherches. Toynbee, rappelez-vous, croyait que le futur empire américain était une bonne chose. Les raisons qu’il avait de le faire sont impopulaires dans le climat politique actuel mais dans le contexte de l’époque, ils étaient loin d’être dépourvus de sens. Selon Toynbee, une civilisation naît quand un peuple confronté un défi sérieux y répond en atteignant un nouveau niveau d’intégration en tant que société, et se développe aussi longtemps que ses dirigeants peuvent répondre à de nouveaux défis avec des solutions qui inspirent le respect et la loyauté du reste de la population. Une fois que les dirigeants commencent à essayer de forcer les nouveaux problèmes dans le moule des anciennes solutions, sa capacité d’inspirer s’érode et la civilisation entre dans une période de troubles dont seul l’avènement d’un état mondial peut le sauver. Aux yeux de Toynbee le temps des troubles pour la civilisation occidentale a commencé en 1914 et la montée d’un empire américain était la seule chose qui pouvait empêcher l’Europe de glisser encore plus loin dans une spirale mortifère de guerres internécines.
Derrière son interprétation de l’histoire, et son équivalent chez Spengler et de nombreux autres penseurs de l’époque, se cachait l’idée selon laquelle l’Europe était bloquée dans un parralèllisme avec une certaine période du passé. Tous les enfants dans l’Allemagne de Spengler et la Grande-Bretagne de Toynbee apprenaient l’histoire des querelles des cités états grecques qui ont créé la plus grande partie de la culture classique et l’ont pratiquement détruite, ainsi qu’euxmêmes dans un âge de guerres fratricides. Après 1914 de nombreuses personnes en Europe. Pour beaucoup d’entre eux, la comparaison entre la Grèce et l’Europe rendait la comparaison entre Rome et l’Amérique était incontournable et un certain nombre d’entre eux en sont venu à espérer l’équivalent d’Auguste – quelqu’un qui dompterait les états nations turbulents et imposerait la paix au monde.
C’était l’opinion de Toynbee. Il semble que c’était celle du CFR, du RIIA et des secteurs des classes politiques britanniques et américaines qui partageaient leur programme. Il est populaire aujourd’hui d’assumer que ce n’était qu’un masque pour leur désir de pouvoir mais cela montre surtout notre tendance à diaboliser nos ennemis politique. Sans aucun doute les gens qui soutenaient le projet d’empire américain pensaient à la manière dont ils pourraient en bénéficier mais ce type de motivations sont également présents chez ceux qui dénoncent l’empire américain aujourd’hui. Dans un monde chancelant sous les effets de deux guerres mondiales catastrophiques l’idée d’une paix américaine globale avait un appel certain. Ce que ni Spengler ni Toynbee ne réalisaient, cependant, était que l’hégémonie américaine au Xxème siècle reposait sur des fondations beaucoup plus incertaines que celles de Rome. La base de l’Empire Américain était géologique, enracinées dans un accident de la paleo-écologie qui a laissé d’immenses dépôts de pétrole brut dans une demi-douzaine d’états américains et peut être mesuré par le fait qu’en 1950 les Etats-Unis produisaient plus de pétroles que le reste du monde combiné. Winston Churchill a fait remarqué que l’Amérique avait flotté jusqu’à la victoire dans la première guerre mondiale sur une mer de pétrole et la seconde dépendait encore plus de la production pétrolière avec une Allemagne et un Japon pauvres en pétrole écrasés par les tanks, les avions et les navires d’une Amérique et d’une Russie riche en pétrole.
Au moment de la première vague de crises énergétique dans les années 70, cependant, la base géologique de l’hégémonie américaine n’existait plus car la plus grande partie avait été pompée et brûlée. J’ai expliqué ailleurs que la classe politique américaine des années 70 a été confrontée à un choix difficile entre une transition vers la soutenabilité et une société nucléaire à haut risque et à haute technologie et a finit par ne choisir aucune des deux parce que les coûts des deux côtés étaient trop importants. Depuis les péripéties politiques et économiques et la volonté de brûler avec abandon le reste de nos réserves ont masqué la dur réalité du déclin américain.
C’est dans ce contexte, ai-je expliqué, qu’on doit interprété l’aventure néo-conservatrice des dernières décennies. A la fin des années 90 il était devenu clair même pour les membres les plus récalcitrants de la classe politique américaine que faire confiance au marché pour trouver une solution de long terme à la dépendance énergétique de l’Amérique était une mauvaise idée. On sait que le banquier d’affaire Matthew Simmons, une des premières voix à sonner l’alarme sur le peak-oil dans les années 1990, est devenu un consultant auprès de Dick Cheney immédiatement après l’élection de 2000. On peut comprendre la marche vers la guerre qui suivit comme une tentative désespérée pour empêcher le rêve de l’empire de s’effondrer complètement en donnant à l’Amérique le contrôle des réserves pétrolières américaines. C’était un mauvais plan, à la fois d’un point de vue éthique et pragmatique, et l’incompétence avec laquelle il a été mis en oeuvre n’a pas vraiment arrangé les choses. Je suis néanmoins loin d’être sûr que ces américains qui parlent de leur hâte de voire les troupes quitter le Moyen-Orient ont compris ce qu’ils souhaitent. Pendant les soixante dernières années le mode de vie américain a dépendu de relations internationales inégalitaires qui garantissent aux 5% de l’espèce humaine qui vivent aux Etats-Unis plus de 30% de l’énergie et des ressources de la planète. L’effondrement de l’empire américain, quand il arrivera, verra la fin de cet état de chose. Il reste à voir si les critiques de l’empire seront aussi enthousiastes quand ils verront leur propre niveau de vie descendre à un sixième de leur niveau actuel.
The Archdruid report
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